Le transfert de sens par les marques
Dans une société qui a perdu ses dieux, qui fabrique le sens à leur place ?
On ne goûte pas le café
Dans les années 40, Louis Cheskin présente à des consommateurs plusieurs cafés qu'ils croient différents. Le café est identique. Seul le packaging change. Les jugements, eux, varient !
Les gens goûtent ce que l'emballage leur fait ressentir. Cheskin appelle ça le transfert de sensations : les qualités perçues d'une forme, d'une couleur, d'un nom, se transfèrent inconsciemment au produit lui-même.
De ce mécanisme, à l'échelle macroéconomique, le transfert de sensation permet de générer des milliards de dollars de valeur ajoutée sans modifier les coûts de production intrinsèques d'un produit. Cependant, petit à petit, les consommateurs sont plus avertis. Mais le mécanisme, lui, est toujours actif, souvent plus subtil.
La preuve par le rayon
La démonstration la plus simple se fait en supermarché et on y a tous été confrontés.
Une marque distributeur (MDD) et une grande marque connue, côte à côte, même produit. Parfois fabriquées au même endroit, par le même industriel, avec les mêmes ingrédients. Le consommateur paie plus pour l'une que pour l’autre. Pas pour le produit mais pour ce qu'elle signifie.
Ce transfert ne s'arrête pas à la perception sensorielle. Une couleur, une texture, un poids, une image, un nom - ce sont déjà des signes, chargés culturellement avant même d'atteindre le consommateur. La marque travaille sur ce continuum : du ressenti immédiat jusqu'au mythe. C’est ce sens accumulé qui se répercute sur le prix que le consommateur accepte de payer. Pas parce que le produit est objectivement meilleur. Parce qu'il est perçu comme tel. Et la perception, en matière de valeur, c'est la réalité.
La preuve par l'inverse existe aussi. Monoprix et Lidl ont compris qu'une MDD n'est pas condamnée à symboliquement sous-performer. En travaillant leur imaginaire, ils ont construit une perception de valeur qui dépasse le produit, qui positionne, qui cible. Résultat : leurs marques propres touchent mieux, fidélisent, et concurrencent frontalement les grandes marques sur leur propre terrain.
Ce mécanisme ne connaît pas de plafond. Il est aussi actif au bas du marché qu'au sommet — le luxe en est la forme la plus assumée, celle où l'écart entre le coût de fabrication et le prix de vente rend le phénomène indiscutable.
La mécanique fonctionne dans les deux sens. Quand le signe trahit un sens bien établi, le consommateur réagit.
Ce qui se joue vraiment
Positionnement, concept, design : une chaîne. Un travail d’équipe où commerciaux, planners, concepteurs et designers construisent ensemble le sens que la forme va finalement incarner. Quand ils sont accordés, le message passe. Quand ils ne le sont pas, l'incohérence se lit immédiatement.
Les marques ne se contentent pas de vendre. Elles proposent des lectures du monde, des hiérarchies de désirs, des récits d'appartenance. Apple ne vend pas des téléphones, elle vend une certaine idée de l'intelligence et de la créativité. Nike ne vend pas des chaussures, elle vend une éthique de l'effort. Ce faisant, elles fabriquent du sens collectif.
Mais pourquoi ça marche ? Pourquoi Apple peut vendre une idée de l'intelligence, Nike une éthique de l'effort, et pourquoi on y adhère ?
Parce que les marques, au-delà de vendre un produit, comblent un vide symbolique.
Le vide comme marché
C’est précisément dans ce vide que se loge une mécanique du pouvoir. Car la question n'est plus seulement de savoir pourquoi nous achetons, mais pourquoi nous ressentons ce besoin viscéral d'adhérer à ces récits.
Dans une société d'individus atomisés, où chacun est sommé de se construire seul, de se différencier et de prouver qu'il compte, la consommation offre un refuge. Elle fournit un langage, une appartenance, une place dans une hiérarchie lisible. L'Église donnait cela. La royauté le donnait aussi. Aujourd'hui, les marques ont repris le flambeau.
C'est une grande force du capitalisme : avoir transformé ce vide symbolique en marché. L'aliénation n'est plus subie ; elle est recherchée, achetée, revendiquée. On ne dit plus « je crois ». On dit « je porte ». « Je roule ». « Je bois ».
Les époques changent, les institutions mutent mais le pouvoir, lui, appartient souvent à celui qui sait créer du sens.
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