Esthétisation du réel : de « qui suis-je ? » à « est-ce vrai ? »

Alors que les marques délaissent l'uniformisation du blanding pour renouer avec des identités plus expressives, l'essor de l'intelligence artificielle pousse désormais le design vers une « esthétique du réel » chargée de prouver l'authenticité de ce que nous regardons.

  • Auteur : Pascual Lallemand
  • Date :
  • 9 min de lecture

Esthétisation du réel : de « qui suis-je ? » à « est-ce vrai ? »

Les tendances design obéissent à des cycles eux-mêmes liés à nos envies, à nos identités et à notre époque. Après une décennie dominée par le blanding, les marques redeviennent aujourd’hui plus expressives, plus singulières, plus incarnées. Face à la montée de l’intelligence artificielle, une nouvelle question émerge, et peut-être avec elle un nouveau cycle du design.


Du blanding au retour de l’expression

Pendant une dizaine d’années, les identités de marque se sont simplifiées et ont convergé : typographies sans-serif, palettes sobres, logos épurés, compositions minimalistes. Le phénomène a fini par avoir un nom, le blanding, contraction formée de l'anglais blend/bland (fade, sans saveur) et de branding.

→ À lire - Blanding : pourquoi toutes les marques finissent par se ressembler ?

Cette uniformisation ne tient pas uniquement à un manque d’imagination. Elle répond aussi à l’évolution des usages. Les marques ont dû apprendre à fonctionner sur des sites, des applications, des réseaux sociaux et une multitude de formats. Dans ce contexte, la simplicité avait de nombreux avantages : lisibilité, adaptabilité, cohérence.

Mais à mesure que ces codes se sont généralisés, ils ont perdu leur pouvoir de distinction. Ce qui paraissait moderne est devenu familier, puis générique.

Cependant, aujourd’hui, les typographies retrouvent du caractère, les couleurs se saturent, les formes redeviennent généreuses, organiques, imparfaites. Ça déborde, ça vie.

Ce mouvement dépasse le branding. Il se retrouve aussi dans la mode, la beauté et plus largement dans notre manière de nous montrer. Le passage du blanding à des identités plus expressives ne raconte donc pas seulement une évolution graphique. Il traduit aussi un déplacement de notre rapport à l’identité et à la visibilité car, en effet, le design donne à voir une époque, un instant T de l’humain.

 


Le design comme reflet de son époque

Le design accompagne les usages, les technologies, les transformations sociales et les inquiétudes d’une époque. D’une certaine manière, il donne une forme au temps. 

Le digital a profondément modifié les identités visuelles parce qu’il a multiplié les contextes dans lesquels elles doivent fonctionner. Il a également accéléré les cycles esthétiques : les mêmes références circulent partout, très vite, ce qui permet à une tendance de se diffuser rapidement puis de saturer tout aussi vite.

→ À lire - Comment le digital a transformé les identités visuelles des marques ?

Prévoir le design de demain revient donc moins à deviner une couleur, une typographie ou un style qu’à comprendre ce qui est en train de changer autour de nous. Deux questions peuvent alors servir de point de départ : de quoi avons-nous peur aujourd’hui, et qu’est-ce qui devient rare ?

L’intelligence artificielle générative ajoute aujourd’hui une nouvelle forme d’incertitude. Le doute ne porte plus seulement sur ce qu’une image représente, mais sur sa nature même : a-t-elle été photographiée, générée, retouchée ? La question “qui suis-je et comment me montrer ?” ne disparaît pas, mais une autre vient s’y ajouter : “est-ce vrai?”

→ À lire - IA générative : comment les marques peuvent encore prouver leur authenticité ?

 


De « qui suis-je ? » à « est-ce vrai ? »

Si l’image seule ne suffit plus toujours à comprendre ce que nous regardons, le design cherchera probablement à donner des signes du réel.

Le fait-main, la matière, le grain, l’archive, l’irrégularité, l’erreur, les coulisses ou le geste humain peuvent prendre une importance nouvelle. Ils racontent une fabrication, une origine, une présence.

Mais l’intelligence artificielle sait déjà imiter ces mêmes signes. Elle peut reproduire le grain, l’apparence artisanale ou l’imperfection. Le fait-main peut donc devenir une esthétique fabriquée sans main.


Nous pourrions ainsi assister à l’émergence d’une esthétique du réel avant même qu’une véritable culture de la provenance ne se généralise. Une esthétique qui chercherait à répondre visuellement à notre besoin d’authenticité, tout en étant elle-même parfaitement reproductible.

Le prochain terrain du design pourrait donc moins se définir par un style précis que par la tension entre ce que l’image nous donne à voir et ce que nous pouvons réellement savoir de son origine.

→ À lire - Esthétique du réel : la prochaine grande tendance du design ?

Comme toujours, le design transforme les préoccupations de son époque en langage visuel. Et cette fois, cette préoccupation pourrait tenir en trois mots : est-ce vrai ?